Dommage pour Fredy!
La Presse
Forum, mardi, 12 août 2008, p. A23
Dommage pour Fredy!
Tanguay, Johanne
L’auteure est technicienne en documentation à la bibliothèque
publique Henri-Bourassa de Montréal-Nord où elle assiste les
usagers dans l’utilisation des ordinateurs mis à leur disposition.
Émeutes la nuit dernière, à quelques coins de rue de chez moi. Véhicules en flammes, commerces dévalisés, vandalisme à qui mieux mieux.
Au départ, un regroupement de gens choqués par la mort d’un jeune de 18 ans, abattu pratiquement à bout portant par un policier dans un parc. Un jeune qui n’était pas armé, qui n’avait pas de casier judiciaire.
Dans un quartier comme celui-là, il ne faut pas s’étonner que la rencontre pacifiste d’hier ait mal tourné. Cet endroit et ce moment où on aurait dû apporter des fleurs et se recueillir en silence furent perçus comme une belle occasion par les gangs de rue pour faire état de leur criminalité.
Dommage pour Fredy!
Pour l’avoir accueilli à quelques reprises sur mon lieu de travail, je ne peux dire de ce garçon que ce que j’en connaissais. Et ce que j’en connaissais, c’était un garçon très timide, tout étonné que je me souvienne de son nom à chacune de ses visites. Ce n’était pas le genre à crier à l’aide quand les appareils ne répondaient pas, ni à se fâcher, mais plutôt à quitter sans rien demander. Non, ce n’était pas une grande gueule, loin de là. Un jeune homme effacé, aux yeux cachés derrière sa crinière noire bouclée.
La dernière fois que j’ai vu Fredy, il devait faire des impressions et ça n’allait pas. Je m’en suis aperçue et j’ai corrigé la situation. Il m’a répondu d’un sourire radieux, un sourire rare car il souriait rarement.
Comment un gars à l’allure si tranquille a-t-il pu se faire tuer par un policier? Je ne crois pas que Fredy ait fait partie d’un gang de rue. S’il côtoyait la criminalité, ce devait être par accident. Je ne crois pas qu’il était un vrai dur, mais je ne le connaissais pas au point de savoir ça. Tout ce que je sais sur Fredy, ce sont mes impressions, et la tristesse que je ressens pour un jeune qui est mort pour rien!
Par contre, je sais que Fredy, comme beaucoup d’autres, habitait un quartier très difficile, un quartier où les gangs de rue font la loi et où les policiers n’aiment guère avoir à se présenter.
Je crains que Fredy n’ait été la victime d’un policier trop nerveux, apeuré par la présence de quelques jeunes immigrants à l’allure ambiguë. Je crains que Fredy n’ait été la victime du lieu où il se trouvait, victime de son jeune âge, victime des préjugés envers les jeunes immigrants, dans cedit quartier.
Si le policier avait été moins nerveux, il aurait probablement évacué sa crainte par un coup de feu tiré en l’air, plutôt que de tirer sur les jeunes. Si ce quartier avait été nettoyé de ses gangs de rue, le policier aurait été moins nerveux. Si, si, si…